Thérapie élégante versus inélégante
Pour ce qui concerne le travail thérapeutique, une distinction doit être faite entre la solution philosophique, élégante et la solution cognitive, inélégante.
Cibler les éléments cognitifs constitue une solution inélégante et n’est pas le premier choix en REBT. En effet, ces aspects pourraient être ciblés après que nous soyons intervenus par la solution philosophique élégante consistant à changer les croyances irrationnelles.
Prenons le cas de Martin et demandons-nous quelles seraient les options disponibles à cet égard pour lui qui présente des perceptions, des inférences et des croyances irrationnelles.
Deux stratégies peuvent être recommandées :
Les thérapeutes cognitivistes (Beck par exemple) commenceraient par remettre en question la justesse des perceptions et des inférences du sujet à propos de la situation activante.
Martin pense que personne ne l’apprécie, le thérapeute cognitiviste remettra en question l’exactitude de cette assertion en s’intéressant au mot « personne » et aux critères que Martin utilise pour déterminer ce que les autres pensent de lui. Selon ce modèle, s’il ne pense plus que les gens ne l’aiment pas, il se sentira mieux, quelle que soit la façon dont il évalue le fait de ne pas être aimé.
Ici, le thérapeute fournit un modèle au client/patient pour remettre en question ses perceptionsou ses inférences plutôt que d’accomplir le travail plus ardu de contester dans les croyances irrationnelles.
La position de la thérapie cognitive est d'intervenir en s'attaquant d'abord aux distorsions des perceptions et des inférences. C’est ce qu’Ellis a appelé solution empirique ou solution inélégante.
Ellis la considérait comme inélégante parce que cette stratégie ne fournit pas à la personne une technique d'adaptation pour faire face à sa détresse si jamais la réalité correspondait ou s'approchait de sa version déformée.
La seconde stratégie est issue de la REBT et suggère que la solution philosophique plus élégante est de permettre au client/patient d'envisager le pire et de ressentir des émotions saines, adaptatives, mais toujours négatives, même si le pire est la réalité.
Si Martin insiste sur le fait que personne ne l’apprécie, Ellis aurait pu dire une chose du genre : "Nous ne savons pas si c'est vrai, mais supposons pour l'instant que ce soit le cas. Que vous dites-vous à ce sujet ?"
L'hypothèse de cette approche thérapeutique est que si le sujet peut faire face à cette vision déformée de la situation activante, la concentration du thérapeute sur la réalité sera plus facile à gérer.
Stratégie, stratégie …
Pour figurer les deux techniques, prenons le cas de figure suivant.
Je suis debout à un pupitre et je m'adresse à un groupe de thérapeutes lors d'une conférence sur les TCC, et je remarque qu'un certain nombre d'entre eux bâillent (A - événement déclencheur). Je deviens alors incroyablement mal à l'aise et anxieux (C - Conséquences émotionnelles), j'ai même des sueurs, les paumes des mains moites et mon cœur bat la chamade dans ma poitrine (C- conséquences physiologiques). Le sentiment devient si accablant que je commence à bégayer, à renverser mon verre d'eau en attrapant mes notes et à terminer deux diapositives plus tôt que prévu (C - Conséquences comportementales).
Pour le thérapeute TCC, c'est ce que nous nous disons pendant que le facteur de stress se produit qui est responsable de l'anxiété actuelle. L'anxiété peut avoir commencé il y a longtemps, mais la meilleure façon de la modifier est de trouver la pensée actuelle (B - Croyances) et de la corriger plutôt que de s’attarder sur un éventuel élément initiateur dans le passé. En modifiant la pensée (B), nous changeons les émotions (C), ce qui facilite grandement l'adoption d'un bon comportement (C).
Qu'est-ce qui a pu entraîner cette impression que j'étais sur le point de mourir ? Après tout, la chose la plus effrayante dans la salle était un doctorant qui bâillait et qui éprouvait de la difficulté à digérer son déjeuner, ou n’avait pas encore ingurgité assez de café, ou encore se remettait difficilement de la bamboche de la nuit dernière voire même les trois. La raison était probablement une pensée effrayante du genre : "Tout le monde bâille, ils s'ennuient tous, on ne me demandera plus jamais de parler à une conférence, ma carrière est finie et je suis un raté !"
Contestation inférentielle ou inélégante
Lorsque la contestation cible le A - (Inférences) du client/patient, il s’agit de dispute inférentielle ou inélégante.
Les erreurs cognitives impliqueront probablement des erreurs de déduction desquelles la personne risque de tirer des conclusions trop générales sur la base de données insuffisantes via des biais cognitifs tels que la surgénéralisation, la personnalisation, l’abstraction sélective, la pensée dichotomique etc.
Une fois ces erreurs identifiées avec le sujet, le thérapeute aide à les contester via des questions telles que, dans notre cas :
"Est-ce que tout le monde bâille vraiment, ou est-ce plutôt cinq personnes dans une pièce de 300 personnes ? Pouvez-vous calculer le pourcentage réel au lieu de dire tout le monde ?"
"Ok, même s'il y a beaucoup de gens qui bâillent, quelle preuve avez-vous qu'ils s'ennuient ou que vous êtes ennuyeux ? Ne pourraient-ils pas être simplement fatigués parce qu'ils ont fait la fête tard avec des collègues, après tout les thérapeutes n'ont pas beaucoup d'occasions de sortir ?"
"Même si certaines personnes de ce public s'ennuient devant votre exposé, en quoi cela fait-il de vous un raté ? Certaines personnes ne trouvent-elles pas vos exposés intéressants, cela ne signifie-t-il pas que vous n’êtes pas un raté ? "
Après ces questions, je pourrais me dire :
"Même s'ils pensent que je suis ennuyeux, cela ne veut pas dire que tout le monde le pense. Et même si je ne suis pas un très bon conférencier, je fais quand même un bon travail d'enseignant et de thérapeute. Et puis, j’ai d’autres intérêts dans la vie aussi. Je suis compétent dans ce que je fais, donc je pense que j'ai réussi et que je suis valable, même si j'ennuie parfois certaines personnes ! »
Une contestation inférentielle va vraisemblablement me rassurer mais seulement temporairement car, dans l’avenir, je vais certainement être confronté à d’autres événements redoutés (perte de travail, divorce, échecs, …) pour lesquels cette stratégie de réattribution particulière ne fonctionnera plus car les solutions temporaires ne parviennent pas à modifier les croyances fondamentales, impératives et dérivées sous-jacentes.
La solution élégante
Dans la même situation de prise de parole en public, un thérapeute REBT pourrait m'encourager à imaginer que mes inquiétudes sont fondées.
Au lieu de me demander si tant de personnes bâillent vraiment ou de remettre en question la déduction selon laquelle elles bâillent parce qu'elles s'ennuient, le thérapeute REBT pourrait me faire supposer le pire de ce que j'imagine :
"Imaginez qu'ils ne sont pas quelques-uns à bâiller, mais qu'ils sont nombreux, et que les membres du public ne sont pas fatigués d'avoir fait la bringue toute la nuit, ou qu’ils manquent de café ou se battent avec leur système digestif, mais qu'ils bâillent parce qu'ils s'ennuient à en mourir en vous écoutant. Ajoutons que beaucoup d'entre eux s'ennuient probablement et sans bâiller ! »
Dans le cadre de la REBT, vous pouvez reconnaître la possibilité réelle que, bien souvent, dans la vie, vous n'obtiendrez pas ce que vous voulez ou ne recevrez pas le soutien ou l'équité que vous désirez. Mais vous n'avez pas à vous rendre malheureux en croyant qu'il ne peut en être ainsi.
La solution élégante consisterait à croire que rien ne m'oblige à faire des présentations qui intéressent tous les membres de l'auditoire, que ce n'est pas terrible si chaque membre de l'auditoire s'ennuie à mourir, que si cela arrive, je peux le tolérer, et que quel que soit le nombre de personnes que j'ennuie à mourir, je peux m'accepter inconditionnellement.
Cette approche permet non seulement de gérer l'anxiété lorsque l'on s'aperçoit que les spectateurs bâillent, mais elle est également utile à long terme.
Si je m’accepte de manière inconditionnelle et que je peux tolérer l'échec et le jugement négatif des autres, alors je n'ai pas à m'inquiéter à chaque fois que je presterai ma prochaine conférence. Mon concept de soi, mon ego, ma valeur, ou quel que soit le nom qu'on lui donne, ne sont plus en jeu à chaque fois. Je peux choisir de m'accepter indépendamment de mes réalisations ou de la perception que les autres ont de moi. Cela me permet de prendre des risques et de m'engager dans la vie.
Cela ne veut pas dire qu'il n'est pas utile de remettre en question les erreurs cognitives traditionnelles, comme le fait d'exagérer le nombre de personnes qui bâillent par exemple. Mais si j'adopte une solution élégante, je peux réduire mon anxiété et faire la meilleure présentation possible, quel que soit le nombre de personnes qui bâillent ou qui s'ennuient. La force de cette solution est qu’elle s'applique à bien d'autres situations. Après tout, je ne saurai jamais vraiment si quelqu'un bâille parce qu'il s'ennuie ou parce qu'il est fatigué. Et si je lui pose la question, il peut, courtoisement, mentir …
Il y a quatre croyances irrationnelles fondamentales à trouver et à contester si vous voulez atteindre une solution élégante :
- Les Exigences.
- La Faible tolérance à la frustration.
- Le Catastrophisme.
- L’Evaluation globale de sa valeur.
Une fois un ou plusieurs de ces types de pensées repéré(s), le thérapeute aide à la remettre en question comme un avocat déterminé à obtenir la vérité.
"Où est la preuve que vous devez faire une présentation intéressante à chaque fois ?"
"Je comprends que vous n'aimiez pas décevoir les gens, mais quel pourcentage de temps avez-vous survécu à la déception des gens dans votre passé ?
"C'est vraiment malheureux chaque fois que quelqu'un vous juge incompétent, mais dire que c'est terrible semble exagéré. Pouvez-vous imaginer cinq choses pires ? Si vous le pouvez, quel mot utiliseriez-vous pour les décrire si vous utilisez "affreux" pour désigner ce que quelqu'un pense de vous ?"
"Comment se fait-il que l'on devienne logiquement un raté si l'on échoue à quelque chose, même si l'on échoue souvent ? Deviendriez-vous immédiatement un vainqueur si vous réussissiez votre prochaine tentative ? Est-il vraiment logique que votre identité de réussite ou d'échec puisse changer d'une minute à l'autre ?"
La REBT gage que si nous pouvons commencer à détecter et à remettre en question ces croyances irrationnelles de cette manière, nous pourrons, au fil du temps, commencer à intérioriser la solution élégante et à mener une existence plus satisfaisante.
Les premiers écrits d'Ellis se concentraient presque exclusivement sur la solution "élégante" ou philosophique aux problèmes émotionnels et sur un modèle de thérapie logique et persuasif. En fait, c'est cet accent mis sur le contenu philosophique qui a le mieux distingué la REBT des autres psychothérapies. Vous vous souviendrez qu'une solution élégante émet l'hypothèse que le A - (Inférence) pourrait être vrai ("Envisager le pire") et encourage les clients/patients à changer leurs idées en B – (Exigeant/Impératif) selon lesquelles le pire ne doit pas se produire et aussi en B - (Evaluation/Croyances irrationnelles dérivées) sur la réalité donnée.
Néanmoins, Ellis a noté, ultérieurement, que la thérapie nécessite souvent des procédures à la fois élégantes et inélégantes pour maximiser l'efficacité thérapeutique. Les solutions inélégantes sont des tentatives d’aider les personnes à changer leur perception erronée de A et, si possible, à changer A.
Dans ma pratique, il semble clair que l’implantation d’une solution élégante n’est guère possible pour tous les patients, tous ne disposant pas du même niveau d’intellectualisation. Aussi, proposer une solution inélégante est-elle parfois plus judicieuse.
En synthèse, la solution philosophique, simple mais profonde, passe par l'acceptation inconditionnelle : s'accepter inconditionnellement avec ses défauts, accepter inconditionnellement les autres avec leurs imperfections et accepter inconditionnellement la vie avec ses désagréments, ses tracas et ses injustices.
Daniel RUCHENNE
Psychologue clinicien
Praticien REBT
Sources d’aide à la rédaction
DiGiuseppe, R. A., Doyle, K. A., Dryden, W., & Backx, W. (2014). A practitioner's guide to rational emotive behavior therapy (3rd ed.). Oxford University Press.
En ligne : https://jryanfuller.com/treatment/anxiety/cbt-rebt-the-elegant-solution/ - Consulté le 9/04/2023
Dryden, Windy. (2010). Elegance in REBT: Reflections on the Ellis and Dryden Sessions with Jane. Journal of Rational-Emotive and Cognitive-Behavior Therapy. 28. 157-163.
Ellis, A. (2011). Dominez votre anxiété avant qu’elle ne vous domine (2e édition). Les Editions de l’Homme.
Mills, D. (2003). Overcoming "Self-Esteem" - Why Our Compulsive Drive for "Self-Esteem"
Is Anxiety-Provoking, Socially Inhibiting, and Self-Sabotaging. Albert Ellis Institute. 1
13 Rue du Dr Thibout de la Fresnaye, 14000 Caen